Mars 2018 - Le désert de la vulnérabilité

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En ce mois de mars, nous poursuivons la traversée du désert qu’est le temps du carême. Le désert souligne dangereusement la fragilité de notre condition humaine. Il accentue à l’extrême la réalité de notre finitude. Dans le désert, l’homme ne peut plus échapper à sa pauvreté. Cette confrontation lui fait souvent peur. Placé devant sa vulnérabilité, l’homme se sent menacé. Le désert désigne toutes ces expériences qui mettent l’homme à l’épreuve de ses limites, de ses échecs, de sa pauvreté, de sa mortalité ou de son incomplétude…

Dans l’éprouvante désolation du désert qui le menace, l’homme est tenté de fuir sa finitude. Parce qu’elle l’inquiète et lui semble insupportable, il est tenté de confier son sort à de fausses issues qui lui donnent l’illusion de pouvoir être à jamais délivré ici-bas de l’épreuve du manque et de la fragilité. Mais, céder à cela, c’est sortir de notre condition d’homme et ne plus exister humainement.

Notre société est traversée par de graves enjeux éthiques. L’évolution accélérée des techniques provoque des changements considérables dans la vie des hommes. Notre humanité se dote des capacités nouvelles d’action extrêmement puissantes. Elles entraînent des mutations profondes qui bouleversent les rapports humains. Face à cela, nous sommes saisis d’un grand émerveillement, nous sommes pris aussi d’un grand vertige. Nous nous demandons où nous allons et nous ressentons le besoin de marquer une pause pour mieux discerner nos choix d’humanité et ne pas nous laisser manipuler par nos propres créations. 

Les états généraux de la bioéthique sont ouverts en France. Des citoyens sont appelés à partager leurs réflexions et leurs expériences pour aider au discernement. La question de la vulnérabilité de l’homme, avec les inquiétudes et les peurs qu’elle suscite, est au cœur de ce débat. La question fondamentale que l’Eglise veut poser, question essentielle, même si beaucoup peinent à l’entendre, pourrait s’exprimer ainsi : jusqu’où et à quelles conditions les nouvelles et formidables technologies servent-elles l’existence des hommes ? A partir de quand et comment risquent-elles de nous entraîner dans le refus de toute vulnérabilité, gagnés par l’illusion d’une humanité toute puissante et sans limites, et qui mettrait ainsi à mal, paradoxalement, l’essence même de la vie de notre propre humanité ?

Selon les Ecritures, la vulnérabilité de l’homme, qui se manifeste d’une manière plus aigüe dans l’expérience du désert, fait partie de notre condition humaine. Elle est au cœur même de notre existence d’homme. Il ne s’agit donc pas de la fuir ou de la refuser. C’était déjà là le péché d’Adam et Eve dans le jardin de la Genèse. L’épreuve du désert nous place devant l’appel exigeant, et parfois douloureux, à assumer notre condition de créature limitée qui s’exprime dans son rapport à la mort, à la sexualité, à la loi et à l’espace temps.

Pour le croyant, dans le désert de l’épreuve, retentit alors, en contre point, l’invitation à faire sien son statut de créature devant le Seigneur, et, plus encore, à savoir accueillir au creux de ses manques la présence promise, juste et miséricordieuse, de Dieu. Le temps du carême nous appelle à reconnaître et assumer nos limites. Il nous invite à la conversion en quittant notre orgueil, nos désirs d’immortalité et de toute puissance, en nous laissant accompagner par le Dieu de toute vie dans notre existence.

+ Laurent Le Boulc’h
Evêque de Coutances et Avranches